Les temps changent, mais ceux à qui l’on confie notre destinée nous mènent-ils dans la bonne direction ? N’ont-ils pas raté un panneau indicateur quelque part ?

Monsieur le secrétaire général n’aime pas que nous regardions dans le rétroviseur. Et en général la CFDT en est plutôt d’accord. Pourtant, même si ce n’est pas une solution, il faut bien admettre que la tentation est forte actuellement. Car avancer, cela ne veut pas toujours dire progresser.

Le système éducatif doit accompagner les évolutions de notre société, l’aider à affronter les défis du futur tout en rappelant les valeurs qui la fondent.

Le président élu voulait refonder le contrat social sur de nouvelles bases, à priori libérales, avec pour conséquence un recul de la présence de l’Etat. Les deux crises majeures des « gilets jaunes » et de la Covid19 ont au contraire mis en évidence une demande sociale de protection et d’interventionnisme, et le président semble avoir changé son fusil d’épaule. Les défis du réchauffement climatique et d’une nouvelle société connectée, orientée vers l’innovation et les nouvelles technologies, étaient deux points forts du programme d’Emmanuel Macron, qui se sont retournées contre lui. Les manifestations des « gilets jaunes » ont montré toute l’inquiétude de ceux qui ne sentent pas armés face à ces défis. L’épidémie que nous vivons met en évidence l’impréparation de notre société face à des catastrophes naturelles qui vont se multiplier, amplifiées par une mondialisation économique fragile et par des circulations humaines intenses.

Notre système éducatif doit donc s’adapter à ces défis comme le reste de notre société, et doit former des citoyens aptes à les affronter. Comme tout le monde aujourd’hui, les personnels sont obligés de le faire à marche forcée, sous la pression des événements. Et après la Covid, les choses ne redeviendront pas comme avant. Nous assistons, sans vraiment nous en rendre compte, à des changements profonds.

Le métier change. Les outils numériques, depuis longtemps à disposition, sont devenus plus utilisés et plus présents. « Hybride », un mot très à la mode actuellement, a pris un sens nouveau, dans la formation initiale comme dans la formation continue. Cela a mis en évidence une fracture technologique et sociale, qui n’est cependant pas définitive. Localement, les écoles, les collèges et les lycées, comme d’ailleurs aussi l’université, ont commencé à mettre en place des remédiations.

Les collègues ont appris à ne pas attendre les consignes de la hiérarchie, malgré les rodomontades ministérielles. Si le système éducatif a tenu, c’est parce que les collègues ont développé une entraide horizontale et locale, une intelligence collective, qui n’a rien à voir avec les circuits hiérarchiques traditionnels. Et ce même si le ministre est dans le déni et s’en attribue le mérite devant les caméras.

Le fonctionnaire, qui traditionnellement était déjà bien assez payé pour ce qu’il faisait, à cause de la garantie de l’emploi et de son inefficacité structurelle, est maintenant reconnu comme sous-payé, compétent voire utile. Il devient légitime à demander une augmentation importante. Même si « importante » n’a pas le même sens pour tous, et même si cela tarde à venir (on en discute depuis un an maintenant), un tabou a été levé.

Le Grenelle de l’Education qui s’ouvre peut être une occasion de mettre en forme une partie de ces révolutions, de les encadrer, d’avoir une prise sur elles.

Mais le ministre actuel est-il légitime à le lancer ? Déconsidéré, arrogant, hautain voire méprisant, il inspire universellement chez les collègues la méfiance. La défiance plutôt. Et ce, même quand il agit honnêtement.

Les controverses sur les chiffres des contaminations, évidemment incomplets mais pourtant revendiqués par notre ministre, ou l’affaire « Avenir lycéen » qui rappelle les vieux numéros des Pieds Nickelés, à quoi on peut ajouter l’autisme du ministre et son aveuglement sur la réforme des lycées, tout cela devrait amener un changement de titulaire rue de Grenelle. Nous constatons cependant que les calculs politiques semblent prédominants : il vaut mieux garder un concurrent encombrant dans son gouvernement, même mauvais ministre, plutôt que de libérer sa parole en le remplaçant.

Cela a des conséquences. Au moment où des citoyens français se sentent mal acceptés en raison de leurs origines ou de leurs religions, au moment où certains groupes extrémistes tentent d’en tirer profit pour faire avancer leurs idées, heureusement très largement rejetées par notre société, l’assassinat de Samuel Paty a été instrumentalisé par une partie de la classe politique, dans une course à l’échalote avec l’extrême droite. C’est pourtant une explicitation des valeurs républicaines qui est nécessaire auprès des élèves. Nous avons besoin d’une réelle adhésion de l’ensemble des citoyens à ces valeurs qui permettent le vivre-ensemble. Et pour cela, il faut former les personnels. La rentrée a mis en évidence le manque de maîtrise que beaucoup de collègues ressentaient sur les notions de laïcité, des limites à la liberté d’expression ou sur le droit au blasphème. Ce sujet est prévu au Grenelle de l’Education. Il faut que les mesures qui seront prises mènent à une adhésion des futurs citoyens à ces valeurs, pas à une instrumentalisation politicienne.

Localement, la fusion des deux académies de Caen et de Rouen a presque un an. Ses conséquences sont actuellement interrogées et évaluées. Les personnels des rectorats ressentent une dégradation des conditions de travail, en particulier dans les trajets démultipliés, sans bénéfice autre que l’augmentation des primes. 2022 approche inexorablement, et les inquiétudes montent.

Et la fusion ne concerne pas que les rectorats. De plus en plus de personnels sont impactés. La formation continue des personnels, les GRETA, les CFA, la MLDS, l’Orientation sont en pleine réorganisation. Les circulaires académiques sont réécrites. Il est logique d’harmoniser. Cependant, il serait inacceptable que cette harmonisation se fasse « par le bas » ou « à la moyenne ». Encore une fois la fusion n’impacte pas que les personnels des rectorats : le reste de l’académie ne doit pas être moins bien traité et les harmonisations doivent se faire au mieux-disant »

Dans cette période de crise et de mutations, les personnels ont besoin d’un cap clair, cohérent et auquel ils puissent adhérer. Adhérer parce qu’ils savent que c’est la bonne direction, pas parce qu’on a essayé de les convaincre par des artifices de communication : ne prenons pas les collègues pour des imbéciles. Ils ont besoin de reconnaissance. Ils ont besoin d’avoir confiance et qu’on leur fasse confiance. Ils ont besoin d’aide pour s’adapter, et pas d’injonctions. La fatigue des personnels est importante, leur état psychologique est inquiétant, il faut les écouter et les soulager.

Bref, les personnels ont besoin d’un ministre de l’Education nationale.

Un vrai.

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