Gilets jaunes : le roi est nu

le roi est nuMai 68 ressemblait-il à cela ? Je ne sais, je suis trop jeune pour l'avoir vécu.

Le mouvement des « gilets jaunes » restera-t-il dans l'histoire, au même titre que mai 68. Difficile d'y répondre pour l'instant.

En tous cas, le militant syndical que je suis est interrogé par les évènements des dernières semaines. Ecartelé aussi.

Entre la sympathie que suscitent des concitoyens qui expriment des difficultés, voire des souffrances, sympathie renforcée par certaines revendications comme l'augmentation du pouvoir d'achat ou le sentiment d'abandon de zones de plus en plus importantes du territoire, mais sympathie contrebalancée par d'autres revendications difficilement acceptables (l'abandon de la transition écologique) et par l'inorganisation qui empêche ce mouvement de porter des fruits autres que les violences qui ne font que s'accentuer.

Les proportions symboliques de ce mouvement sont considérables, d'une dimension qui rationnellement est difficile à comprendre. Si une très grande majorité de la population a jusque-là regardé le mouvement avec un œil favorable (il est difficile d'envisager l'inverse quand des gens mettent en avant leurs souffrances), force est de constater que le nombre de personnes qui se mobilisent n'a rien d'exceptionnel. Des mouvements comme la contestation de la réforme des retraites en 2010 mettaient plus de monde dans la rue. Peut-être est-ce l’efficacité d’un tel rassemblement, se faisant en dehors des structures traditionnelles, qui impressionne. Peut-être aussi le refus de tout cadre (déclarer une manifestation par exemple), la détermination affirmée, la violence latente dès le début et qui va crescendo.

L'incapacité apparente de l'Etat à mettre fin à celle-ci est aussi incompréhensible. Les groupes ultra violents qui ont fait le spectacle devant les caméras ces deux derniers samedis ne paraissent pas si nombreux : quelques centaines, quelques milliers de personnes ; mais les forces de l'ordre semblent déboussolées, incapables d'empêcher de nuire des individus revendiquant être venus pour « casser du flic ».

Ce mouvement semble voué à l'impasse. Le manque le plus criant est celui à la fois de revendications claires et de responsables capables de discuter, à défaut de négocier. Les deux vont ensemble. La force numérique des gilets jaunes est due à sa capacité à rassembler tous les mécontentements ; c'est aussi sa faiblesse, car dès qu'il y a une tentative de clarifier les revendications, certains s'en vont, d'autres menacent, de mort parfois ! Les porte-parole, obligatoirement autoproclamés car aucun système de désignation n'est mis en place, sont parfois menacés, et refusent la plupart du temps de rencontrer les autorités. Et même d'ailleurs s'ils acceptaient, que pourraient-ils faire ? Des porte-parole ne peuvent que transmettre un message. Aboutir à des résultats nécessite une négociation, et donc un mandat pour les représentants. Sinon, à quoi bon ? Si les négociateurs ne représentent qu'eux-même ?

La violence elle aussi engage le mouvement dans l'impasse. Certains l'encouragent, imaginant qu'elle est nécessaire pour obtenir quelque chose. Pour beaucoup, elle est légitime, car « trop c'est trop ». Cependant, lancer des projectiles sur des forces de police parce qu'on souffre, est-ce réellement légitime ? Et casser des vitrines ? Et menacer des journalistes ? Et brûler des lycées ou des préfectures ? En quoi ceux qui reçoivent les projectiles ou qui sont victimes des agissements sont-ils responsables ? Et par dessus tout, ce qui ressemble à du défoulement permettra-t-il de trouver une solution ? Parfois oui. Parfois non. Le recul du gouvernement sur les taxes du carburant est une victoire pour le mouvement des gilets jaunes, et il est largement dû aux violences de samedi. Cela peut tout aussi bien aboutir à une répression du pouvoir, au chaos, ou à la manipulation politique. Le risque en vaut-il la chandelle ? Ceux qui prônent et pratiquent la violence n'ont-ils pas derrière la tête de profiter de ce chaos pour prendre le pouvoir ? Il y a des pompiers-pyromanes chez les politiques, à l'extrême-droite comme à l'extrême-gauche.

Comment sortir de la situation ? Le gouvernement peut reculer sur toute la ligne, ce qui reste difficile à imaginer. Il faudrait déjà connaître un ensemble de revendications cohérentes. il faudrait ensuite les accepter, ce qui amènerait une perte totale de crédibilité du gouvernement. Seules des élections pourraient alors relégitimer (pour un temps), l'action politique. Avec de grands risques, car que se passera-t-il s’il en ressort une absence de majorité ou une cohabitation ?

La solution qui semble la meilleure serait de remettre les corps intermédiaires au centre du jeu démocratique. Pour les partis politiques, ce n'est pas évident. Les extrêmes n'ont aucun intérêt à calmer la situation puisqu'elles appelaient cette situation de leurs vœux. La République en Marche n'a de parti que le nom, trop jeune et trop cimenté autour de la personnalité du président. Les Républicains sont divisés et déboussolés. Le Parti socialiste a explosé en plusieurs mouvements dont aucun n'est actuellement en capacité de peser.

Il reste les syndicats et les associations. Une grande conférence qui reprendrait les thèmes du pouvoir d'achat, du développement durable, et plus largement de notre modèle social, car la contestation de l'impôt questionne aussi la redistribution à travers les aides, les assurances, mais aussi les services publics.

C'est ce que demande la CFDT depuis des semaines (voir le manifeste Pas de transition écologique sans justice sociale). Mai 68 ne s’est-il pas clôt par les accords de Grenelle ? Il faut que le gouvernement l'entende, car il est peu probable que le gel pour 6 mois des taxes sur le carburant suffise à arrêter l'engrenage. Le gouvernement et le président n'ont pas jusque-là, et cela fait un an et demi, fait preuve de beaucoup d'intérêt pour le dialogue social. Il est temps pour Jupiter de descendre du Capitole et d'accepter que les Français participent quotidiennement au pouvoir, et pas seulement lors des élections.

 

Olivier Buon

Secrétaire général du SGEN-CFDT de Basse-Normandie