Réforme du collège : “rien n’est permanent, sauf le changement” disait Héraclite

 

heraclite epheseLancée il y a un mois et demi, cette réforme continue à faire parler d’elle, que ce soit chez les enseignants comme dans les médias. Il faut dire qu’elle s’est doublée d’une refonte des programmes, plus large (elle va du primaire à la 3ème), mais qui est en cohérence avec ce que la ministre a annoncé pour le collège.

 

Une réforme qui va plus loin qu’un changement d’horaires disciplinaires

Si certains cherchent à réduire la réforme à des complots contre le latin ou l’allemand, depuis le début est annoncé un changement profond de ce qui est souvent considéré comme le maillon faible de l’enseignement scolaire français. Le collège est maintenant placé réellement dans la continuité du primaire avec une sixième qui fait office de classe « sas ». Des moyens sont donnés pour individualiser l’enseignement dans les structures (Accompagnement personnalisé, EPI, modulation des horaires disciplinaires, part d’autonomie). L’ambiance de l’établissement, lieu de vie des élèves et des personnels, est un élément qui est officiellement reconnu. Enfin, on fait confiance aux personnels (et pas seulement au chef d’établissement), ce qui est une révolution qui dépasse largement le collège.

Cette réforme profonde ne peut pas se mettre en place sans un changement tout aussi profond dans les programmes. Et ce qui est actuellement proposé par le Conseil supérieur des programmes et le ministère (à consulter ici), malgré quelques réserves, remplit globalement cette condition. D’une part l’articulation de ces programmes avec le Socle commun est réelle, ce qui rend possible le travail interdisciplinaire. D’autre part, leur caractère moins directif donne la souplesse nécessaire à un choix des équipes.

Ces programmes sont à consulter ici et à commenter là (à partir du 11 mai).

Un camp des opposants hétéroclite mais qui refuse l’ensemble de la réforme du collège et demande son retrait pur et simple.

Le seul point commun des syndicats qui s’opposent à la réforme du collège est qu’ils ne sont pas réformistes. On y trouve sans surprise le front habituel du refus (CGT, Sud et FO), ceux qui regrettent l’école d’autrefois comme le SNALC et le SNCL, et le SNES-FSU. Ce dernier, qui a eu durant deux ans un positionnement relativement ouvert sur les réformes du gouvernement, a décidé de revenir à la « course à l’échalote » de la contestation suite à ses mauvais résultats électoraux en décembre dernier.

Une grève « unitaire » est lancée pour le 19 mai prochain.

Les critiques sont de deux ordres : sur le fond de la réforme avec l’autonomie donnée aux équipes ; sur des éléments de défense de disciplines, essentiellement les langues anciennes et l’allemand qui par ricochet sont censés justifier l’abandon de toute la réforme. On retrouve ici deux positionnements combattus depuis longtemps par le SGEN-CFDT.

 

Un refus de l’autonomie des équipes

Le refus de l’autonomie est fondé sur deux éléments contradictoires : d’une part la liberté pédagogique individuelle de l’enseignant, opposée aux tentatives de contrôle du chef d’établissement ; d’autre part la volonté d’avoir une centralisation nationale poussée des règles de fonctionnement de l’établissement et du contenu des cours, déclinée sous une forme purement hiérarchique, cela au nom de l’égalité.

Ces deux arguments peuvent facilement être combattus. D’abord, le travail en équipe (le vrai, pas juste l’échange de cours ou la préparation du brevet blanc !) permet d’affronter les conditions de travail plus complexes qui correspondent au métier enseignant d’aujourd’hui. C’est la solitude qui aggrave les difficultés. D’autre part, le fonctionnement actuellement très centralisé de l’Education nationale prouve tous les jours son incapacité à établir l’ « égalité républicaine » entre les élèves, que ce soit entre établissements ou à l’intérieur de ceux-ci.

Plus largement, le SGEN pense que prendre les décisions au plus près des intervenants (les enseignants) est plus efficace pour les élèves et plus en adéquation avec les compétences des personnels que des textes aveugles rédigés à Paris.

Un autre argument a été présenté : l’autonomie des équipes serait en fait celle du chef d’établissement. Il est indéniable que c’est un risque. La ministre actuelle s’est fortement engagée à garantir la prise en compte de la contribution des conseils d’enseignement et l’avis du Conseil pédagogique. Une circulaire est prévue. Il faudra certes faire entrer dans les faits cette volonté, mais ce n’est en rien un combat perdu d’avance : contrairement à ce que disent certains, cette réforme ne condamne pas les collèges à être dirigés par des « petits chefs » !

 

La défense de disciplines

L’espace médiatique est largement occupé par des polémiques, concernant essentiellement les langues anciennes, l’allemand, et plus récemment les programmes d’Histoire. Cela peut virer facilement au grand n’importe quoi, surtout quand des politiques ou de grands intellectuels (ou se considérant comme tel) s’en mêlent. Comme il y a quelques années lors de la polémique sur la disparition de l’Histoire-Géographie en terminale scientifique, on assiste surtout à la défense de filières scolaires particulières pour les élites. Ce ne sont pas les collègues concernés qui sont en cause, mais les usages sociaux qui sont largement faits de ces disciplines : l’option latin et les classes bilangues, de même que les classes européennes sont de fait très souvent réservées aux meilleurs élèves, que ce soit à cause du nombre de places limitées (qui implique donc une sélection où les résultats sont pris en compte) ou de l’augmentation du nombre d’heures de cours (on ne rajoute pas des heures à un élève qui a « du mal à suivre »).

Les langues anciennes sont avec la réforme plus accessibles à tous et la seconde langue (qui peut être l’allemand) est commencée en cinquième pour tous aussi.

En ce qui concerne l’Histoire, et « l’islamisation » des programmes, c’est tellement ridicule que l’on hésite à donner de la publicité à de telles affirmations. Mais malheureusement, certains, même dans les salles des profs, y croient ! Voici donc un article de blog qui remet les choses en place (à lire ici).

 

Pourquoi le SGEN soutient-il le processus ?

Si les textes posent encore des difficultés, les bases de la réforme sont bonnes et les discussions sont encore ouvertes sur les points qui posent problèmes.

Le SGEN réclamait depuis longtemps, congrès après congrès, une réforme de ce type pour les collèges. Certes, nous aurions voulu une plus grande autonomie encore des équipes, en particulier dans la répartition de la DHG, ou l’organisation de l’enseignement, mais à défaut de révolution, cette réforme est prometteuse.

Cependant, si des avancées ont été obtenues, comme sur les langues et la formation, il reste des points à améliorer ou à obtenir, sous peine de voir les effets des changements se réduire à néant.

 

Le plus important est le temps de concertation. Donner du pouvoir aux équipes pour s’organiser ne rentrera dans les faits que si cette concertation ne se passe pas en 5 minutes pendant la récréation, ou le soir après les cours quand la moitié des collègues a dû partir s’occuper de ses enfants. Elle doit être intégrée aux emplois du temps et rémunérée quand elle donne lieu à un travail important. Le SGEN a réclamé ces moyens et ce temps à la ministre (voir ici). Pour l’instant, la ministre n’a rien répondu sur ce point (contrairement à d’autres, voir ici), et c’est un sujet d’inquiétude pour nous.

 

La mise en place des EPI et leur articulation avec les disciplines reste assez vague. Cela peut être dû à la nouveauté relative de la situation. Les IDD étaient conçus à côté des temps disciplinaires. Les EPI sont eux dans les temps disciplinaires. Peut-être une solution résidera-t-elle dans une annualisation des temps d’EPI (les 4 heures hebdomadaires pourraient se faire sur 6 semaines durant l’année) ? En tous cas, les collègues ont besoin de plus de visibilité sur ce dispositif pour y adhérer. Cela peut passer par la formation, plusieurs fois garantie par la ministre l’année prochaine, puisque la réforme entrera en application à la rentrée 2016.

 

Enfin, même si la nouvelle grille horaire aura peu d’impact sur les postes de la très grande majorité des collègues, certains seront toutefois impactés. C’est en particulier le cas des collègues d’allemand touchés par la disparition de la plupart des classes bilangues et de ceux de lettres classiques dans une moindre mesure. Il faut que le ministère et les rectorats prévoient un amortissement des conséquences pour ces collègues. Leur situation est difficile car leur investissement (la présence de classes bilangues, de l’option latin ou grec est souvent liée à l’engagement des collègues concernés) ne leur semble pas reconnu. Et en plus, pour certains, leur poste risque d’être remis en cause ou partagé. Même si la préservation des acquis ne doit pas empêcher une réforme qui bénéficiera aux élèves, l’Education nationale ne peut pas passer par perte et profits la dégradation de la situation de ces personnels.

D’autres sujets sont aussi en discussion, comme la situation des prépas pros, le suivi des élèves par exemple. D’autres encore apparaîtront au fur et à mesure des discussions et de la mise en place de cette réforme.

Le chemin pour améliorer la vie et la réussite des élèves ainsi que les conditions de travail des personnels sera long et très loin d’un long fleuve tranquille. Ce n’est cependant pas une raison pour rester agrippé à l’existant par peur du changement. Comme le disait Albert Einstein, « il est plus difficile de désagréger un préjugé qu'un atome ».